Paysages de l'agilité

Script de ma keynote à la Journée Agile à Liège, le 14 juin 2019.

J'avais agrémenté ma présentation avec quelques photos de paysages et des dessins d’Étienne Appert tirés de L'art de devenir une équipe agile. À propos d’Étienne, la surprise que m'ont faite les organisateurs presqu'au dernier moment, c'est qu'il était présent sur scène en même temps que moi, lui pour dessiner, voici sa fresque :

fresqueLiège.jpg

La keynote a duré environ une heure, la lecture complète du script devrait prendre environ 15 minutes. Le voici (il est plus touffu au début qu'à la fin, j'avais plus préparé la première partie qui est assez personnelle) :

Introduction

Bonjour à toutes et à tous. C'est la première fois que je présente une keynote hors de France. Je remercie vivement les organisateurs de m'avoir invité. Comme ça je pourrai dire à ma mère que je suis un conférencier international. International, mais nous restons dans la francophonie. Je vous sais gré de dire Journée Agile et non pas Agile Day ni agile tour.

À propos de francophonie, je vais essayer de la défendre en évitant le jargon et le franglais, qui sont fréquents quand on parle d'agilité. Voici un exemple de ce qu'on peut entendre au cours d'une conversation entre un Scrum Master et un Product Owner :

Ce matin lors du daily, Sophie a soulevé un impédiment sur les tests d'acceptance des stories. Sur l'environnement de staging, ça crashe. Il va peut-être falloir faire un update de la définition of done.

Chez vous aussi on parle comme ça ? (Ils sont nombreux à opiner). Bon s'ils se comprennent c'est l'essentiel. Mais si nous voulons nous faire comprendre de non initiés, mieux vaut limiter le jargon. Le langage, comme l'agilité, c'est contextuel. C'est pour ça que j'ai dit keynote et non pas session d'introduction.

C'est aussi la première fois que je fais une présentation depuis que j'ai écrit L'art de devenir une équipe agile, livre illustré par Étienne Appert, qui est avec nous aujourd'hui. Mes réflexions pour écrire m'ont donné quelques idées que je vais partager avec vous.

Comme Étienne a fait de beaux dessins, j'en ai repris quelques uns pour cette présentation. J'y ai glissé aussi quelques paysages. Car ma présentation s'appelle Paysages de l'agilité. Paysages au pluriel pour rendre la variété des formes de l'agilité : LA méthode agile n'existe pas.

keynotespeaker.jpgComme j'ai eu la chance de voir naitre, grandir et s'épanouir le mouvement de l'agilité, je vais vous raconter ce que j'ai vécu avec mon point de vue. J'évoquerai donc ce que je considère comme du faux-agile, avant de voir avec vous ce que signifie devenir agile. Mon panorama de l'agilité se terminera sur le méta-agile, une réflexion prospective qui s'appuie sur des idées présentées dans la 5e édition de mon livre Scrum, pour une pratique vivante de l'agilité. Mais pour commencer, un peu d'histoire, de mon histoire, avec le pré-agile.

Pré agile

Liège-Keynote-Images.003.jpeg Je voudrais partager avec vous un premier paysage. Ce paysage est reposant, on pourrait continuer la méditation (juste avant, toute l'assistance a fait une séance de méditation avec le Lama Zeupa).

Est-ce encore une rivière ? Est-ce déjà un fleuve ?

La pensée qui me vient en le regardant c'est : on ne se baigne jamais 2 fois dans le même fleuve. Cette citation d'Héraclite illustre le mouvement et la contextualisation qui caractérisent l'agilité. Héraclite, c'est le précurseur de l'agilité.

Ce paysage, il me provoque un ressenti différent du vôtre. Il me fait l'effet d'une madeleine. Car c'est dans ce coin que je suis né et c'est là que j'allais à la pêche au goujon ou à la perche quand j'étais petit.

Quelqu'un a reconnu ? (On me cite l'Ariège, le Lot, la Charente, la Garonne…) Oui, c'est la Meuse. Bravo, vous avez gagné un livre dédicacé !

C'est donc un fleuve, au moins en devenir (la Meuse coule au pied du centre de congrès où nous sommes et elle est ici très large). En France, la Meuse n'est pas considérée comme un grand fleuve. À l'école on apprend les 5 grands fleuves : La Loire, la Seine, la Garonne, le Rhône et le Rhin. La Garonne désormais chère à mon cœur alors qu'elle fait 300 kms de moins. Le Rhin alors qu'il ne fait que longer la frontière sur moins de 200 kms alors que la Meuse a la moitié de son parcours en France. À propos du Rhin, son affluent la Moselle se jetait dans la Meuse il y a quelques siècles. La Meuse s'est adaptée. Bien avant, elle a aussi dû s'adapter pour trouver son chemin dans le massif ardennais. Et comme vous le savez, le lit du fleuve a souvent changé du côté de son delta dans les Pays-Bas.

C'est peut-être la Meuse qui m'a fait aimer l'agilité, qui sait ?

Le dernier point que je voudrais évoquer avec vous à propos de ce paysage, c'est la notion d'écosystème. Le fleuve, son lit de sable, ses berges avec les saules et les prairies autour, les poissons et les oiseaux, c'est un écosystème qui ici est encore naturel.

La Meuse, je l'ai quittée, comme la Jeanne d'Arc de Charles Péguy :

Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance, Qui demeures aux prés, où tu coules tout bas. Meuse, adieu : j’ai déjà commencé ma partance En des pays nouveaux où tu ne coules pas.

Quelques années plus tard, sur les bords bétonnés de la Seine, j'ai commencé ma carrière professionnelle comme développeur de logiciel dans une société de services.

L'informatique de mes études, c'était des maths appliquées, de l'algorithmie dont je ne voyais pas bien à quoi ça pouvait servir. C'était très abstrait.

Et voilà que ma première mission m'a procuré la joie de réaliser quelque chose avec un impact rapidement visible. C'était dans le domaine de la distribution je travaillais pour NCR, les caisses enregistreuses. J'ai développé l'impression sur chèque pour les caisses de magasins. Ce n'était pas grand chose au niveau informatique, plutôt du hacking que du développement, mais c'était orienté utilisateur : j'ai eu la révélation que l'informatique pouvait changer la vie des gens.

Liège-Keynote-Images.004.jpegCette orientation utilisateur, elle a une place centrale dans l'agilité. On développe des produits pour leur changer la vie, ne serait-ce qu'un peu. Les utilisateurs sont inclus dans les parties prenantes, personnes intéressées par ce que fait l'équipe et qui constitue aussi un écosystème, humain celui-ci.

Pour mes deux missions suivantes, j'ai eu aussi beaucoup de chance en participant aux débuts du logiciel embarqué sur microprocesseurs dans deux domaines à la pointe à l'époque : l'avionique et les télécoms. J'ai participé au développement du pilote automatique de l'Airbus 310. Pour les télécoms c'était chez Alcatel, pour plusieurs projets, des autocommutateurs jusqu'au premier pas de la téléphonie mobile.

C'était dans de grandes entreprises industrielles, mais qui débutaient ou presque dans ce type de logiciel : c'était le début du développement avec des microprocesseurs Intel de la famille 80x86. Leur culture originale était celle du matériel, le hardware. On différenciait bien ce qu'on appelait le soft et le hard.

À l'occasion de la disparition de Michel Serres, je viens d'écouter une de ses conférences, dans laquelle il différencie deux domaines qui correspondent, en plus large, au soft et au hard, avec de plus jolis mots, le doux et le dur. En hommage à Michel Serres, je vais les reprendre.

Le dur pour le domaine industriel qui fabrique des choses physiques et le doux pour le domaine de la connaissance qui porte sur de l'intangible.

Deux façons de travailler bien différentes, deux cultures bien différentes aussi (un exemple frappant, c'est que les personnes travaillant dans le logiciel arrivaient au travail bien plus tard que ceux travaillant dans le matériel) mais qui devaient communiquer et se comprendre car il faut bien poser le doux sur du dur.

J'étais dans le doux, mais j'ai côtoyé des gens du dur, et j'ai saisi leurs préoccupations. Parfois on écrivait des lignes de code en plus pour gagner 10 centimes sur un composant (dans la téléphonie, pas dans l'aéronautique). Parfois on réécrivait du code plus condensé pour que ça rentre dans les quelques octets de mémoire qui nous étaient octroyé. Cette confrontation des disciplines, ça m'a permis de comprendre que les outils et méthodes du dur n'étaient pas adaptées au doux.

Liège-Keynote-Images.005.jpegDans le domaine de la connaissance, les besoins ne sont pas connus au départ et évoluent, la complexité est plus grande (alors que dans le dur, c'est simple ou juste compliqué mais pas complexe), les solutions sont nouvelles et ne peuvent pas s'appuyer sur des processus déjà rodés, et les décisions sont prises tout au long du développement, car on ne connait pas tout au début du projet.

À l'époque pour développer ce doux, nous avons pratiqué ce qui ne s'appelait pas encore l'agilité, on parlait de développement itératif et incrémental. C'était dans les années 80. Dans la décennie suivante, les années nonante, j'ai vécu les tentatives pour imposer les méthodes du dur sur le doux. On essayait d'industrialiser le développement de logiciel. L'agilité est née en réaction à ça. D'abord pour le logiciel, puis élargie au doux, au domaine de la connaissance.

L'agilité, c'est l'approche, j'allais dire la philosophie, qui est faite pour le domaine de la connaissance. Voyons pourquoi avec ma définition : Liège-Keynote-Images.006.jpeg

Cette définition est certes un peu longue, mais elle répond au pourquoi (le monde du doux est incertain et turbulent), au quoi (procurer des services avec de la valeur pour les utilisateurs) et comment (l'équipe fait des itérations fréquentes). Je mets l'accent sur l'équipe dans ma définition de l'agilité car c'est toujours elle qui réalise des choses.

Avec ce nouveau paysage, revenons sur la révolution industrielle. Liège-Keynote-Images.007.jpegCette aquarelle de Fussell montre un paysage d'il y a 150 ans environ qui se situe tout près d'ici. Le fleuve c'est toujours la Meuse. Elle est belle encore et les petits bateaux donnent une note joyeuse sur la droite. Au premier plan, le monde agricole est encore présent avec le berger et ses moutons. Le contraste est saisissant avec la partie de gauche et le fond noir de fumées. Je suppose que cette usine et ces tours ont aujourd'hui disparu.

À l'époque de cette révolution industrielle, la région où nous sommes, ce sillon wallon, était la première région industrielle en Europe. Cette industrie était basée sur l'extraction minière et elle s'est effondrée quand les ressources ont été épuisées.

Cette aquarelle nous donne une bonne idée de l'impact de la révolution industrielle sur le paysage mais aussi sur les gens. Un peu plus tard le taylorisme a accentué la séparation entre ceux qui définissent la façon de travailler et la main d'oeuvre qui exécute sans avoir besoin de réfléchir.

L'agilité c'est à l'opposé de ce taylorisme. Nous sommes aujourd'hui dans une nouvelle révolution. Celle du doux comme dirait Michel Serres, ou la révolution numérique. Liège-Keynote-Images.008.jpegPour celles et ceux qui créent ces nouveaux services pour changer le monde, peut-être peut-on dire dans la révolution agile. En tout cas, l'agilité est dans l'air du temps. Elle intéresse, elle attire, vous en êtes la preuve en étant aussi nombreux aujourd'hui (500 !). Qui parmi vous participe à sa première Journée Agile ? (environ un tiers des participants) Sous l'impulsion de Scrum, l'agilité a pris une part importante dans l'IT. Elle se diffuse maintenant au-delà, dans de nombreux domaines. Et même dans l'industrie, qui a besoin de services du doux pour automatiser, pour superviser les processus…

C'est le succès, plus besoin de manifester. Mais… comme toujours cela provoque des récupérations et surtout des dérives. Celle qui menace l'agilité, c'est le faux agile, c'est-à-dire de l'agilité proclamée qui n'en est pas.

Faux agile

Pour illustrer une des formes de faux agile, prenons l'exemple de Roxane. Roxaaaaâaaane est responsable des méthodes et processus dans une grande entreprise. Je vais jouer le rôle de Roxane qui présente en comité de direction l'introduction de l'agilité qu'elle a conçue.

Pendant que je vais incarner Roxane, je vous affiche le manifeste agile. Il date de 2001. Ces 78 mots constituent la forme canonique de l'agilité, à partir de laquelle je vous invite à déceler le faux agile dans les propos de Roxane.

Roxane a un jeu de cartes avec les bons mots pour ses présentations : innovation, time to market, bonnes pratiques, etc. Pour parler d'agilité, elle a ajouté mode agile, sprint et vélocité. On mélange les cartes, merci Christophe. Ensuite Roxane tire la première carte du paquet, découvre le mot écrit dessus et commence son discours. (j'avais réalisé une petite vidéo pour le pitch d'Agile tour Toulouse 2016 en utilisant cette technique, inspirée par Franck Lepage)

Alors, vous avez identifié du faux agile dans les paroles de Roxane ? (murmures approbateurs dans la salle)

Je continue avec d'autres exemples de faux-agile. (Ces exemples figurent pages 18 et 19 dans L'art de devenir une équipe agile).

Liège-Keynote-Images.011.jpegIrina et Olivier symbolisent l'ignorance et l'orgueil. Ignorance pour Irina car réduction de la chaine de valeur. Orgueil pour Olivier car prétention à ignorer les utilisateurs finaux.

Liège-Keynote-Images.012.jpegMatthias et Philippe représentent le retour aux habitudes et la continuité du contrôle.

(Pour Matthias quelqu'un dans la salle ajoute : Jira !) Oui Matthias aurait pu citer Jira, imposer un outil aux équipes a tendance à provoquer du faux agile.

Pourquoi ce faux-agile ? Probablement beaucoup par ignorance. La plupart des membres de l'équipe et les parties prenantes ne sont pas suffisamment formées. On se contente d'envoyer une personne dans une formation d'où elle reviendra avec une certification dont on pense qu'elle suffira pour expliquer à toute l'équipe comment il faut faire. Rien pour les parties prenantes.

Les organismes qui mettent en avant des certifications constituent des influenceurs qui peuvent mener au faux-agile. D'autant plus que leur certification, qu'ils ont eux-mêmes créés, est liée à une méthode, poussant à la faire passer comme la solution à tous les contextes.

Liège-Keynote-Images.013.jpegRoxane fait partie d'un 2e groupe d'influence. Elle veut faire rentrer l'agilité dans ses process. Elle fait partie de ceux que j'appelle les néo-conservateurs de processus. Roxane a utilisé une novlangue managériale pour présenter l'agilité. Il manquait des mots importants, des mots en rapport avec l'humain, avec la culture, comme les principes et les valeurs. En particulier le courage.

C'est parce qu'ils continuent à utiliser les outils du domaine industriel pour des projets du domaine de la connaissance que ces néocons provoquent du faux-agile.

Parmi ces néocons, les plus dangereux sont probablement des consultants qui savent comment parler aux top managers. Ils recommandent un cadre (un framework) qui a l'air sain, qui a les apparences de l'agilité, qui a les mots de l'agilité, qui inclut aussi des pratiques de l'agilité et qui est présenté comme LA solution pour les organisations. Cela rassure ces top managers, et c'est comme ça que SAFe entre dans les grandes organisations.

La branche SAFiste chez les néocons est actuellement celle dont l'influence est la plus dangereuse pour l'agilité (murmures dans la salle).

C'est de Martin Fowler, un des signataires du manifeste, que j'ai repris le terme faux agile. En français. Il considère que le danger vient du complexe industrialo-agile et invite à le combattre. Martin Fowler et tous les principaux leaders d'opinion dans l'agilité préconisent une autre voie.

Ils sont partisans de commencer de façon simple, à petite échelle, et en laissant l'équipe définir sa façon de travailler. Ils constituent des influenceurs que j'appelle les artisans. À noter qu'une branche de ces artisans reste strictement sur le développement de logiciel et constitue le mouvement appelé Software Craftsmanship.

Voyons ce que proposent ces artisans pour devenir agile.

Devenir agile

Liège-Keynote-Images.014.jpegVous l'aurez compris, il ne s'agit pas de faire de l'agile, ni même d'être agile ce qui caractérise le mouvement, c'est le devenir. Si vous êtes dans le domaine de la connaissance (le doux) l'agilité peut sûrement vous être utile. Vous voulez éviter les pièges du faux agile, mais comment s'y prendre ? Comment s'y retrouver face à la multitude de pratiques, par lesquelles commencer ? Vous voyez cette équipe qui est très agile, faut-il l'imiter ? À combien s'y mettre ? En réponse à ces questions je vous propose un modèle simple, conçu par des artisans.

Agile fluency est un modèle créé par Diana Larsen et James Shore. Il permet de simplifier le devenir agile en présentant un parcours avec des zones ou paliers, chacun représentant des bénéfices obtenus et des efforts pour y parvenir.

Liège-Keynote-Images.015.jpegCe n'est pas un modèle de maturité, il ne s'agit pour tout le monde d'arriver au palier le plus avancé. Ce n'est pas non plus un modèle d'évaluation qui pourrait vous dire que votre équipe est plus agile que celle d'à côté, il est fait pour progresser. C'est un modèle orienté valeur, donc résultat pour les utilisateurs. Car le but ultime n'est pas d'atteindre tel niveau d'agilité, c'est d'obtenir des résultats qui impactent les utilisateurs.

C'est un modèle qui met en évidence que cela prend du temps et que cela demande des efforts. C'est un modèle qui s'applique à une équipe, pas à une organisation, car c'est l'équipe qui fait les choses. Pour devenir agile, une équipe doit arriver à la focalisation, c'est-à-dire fournir régulièrement de la valeur à ses parties prenantes.

Le modèle met en évidence que pour y arriver, le changement est d'abord culturel et non technique, ni structurel. En s'appuyant sur agile fluency, une équipe peut par exemple avoir comme objectif de se focaliser et donc devenir agile en 3 mois.

Même pour une équipe, changer de culture en quelques mois c'est un défi en particulier si elle évolue dans un environnement peu favorable, à la culture marquée par l'industrie du dur.

Liège-Keynote-Images.016.jpegCe nouveau paysage a favorisé pour moi l'émergence d'un concept susceptible d'accélérer le changement de culture.

Ce paysage c'est les Cévennes. J'ai organisé une dizaine de raids agiles dans les Cévennes avec Pablo Pernot et la photo a été prise sur la terrasse qui nous servait de salle de cours. Il y avait entre 10 et 20 participants et nous passions 3 jours ensemble dans un gîte isolé. Nous mangions ensemble et faisions des randonnées tout en discutant d'agilité ou de rock'n roll. C'était donc une formation très particulière, dans ce lieu différent et sans autres règles que celles que nous définissions ensemble. Nous avons vécu, les animateurs comme les participants, des moments exceptionnels, de ceux qui laissent des souvenirs pour longtemps.

J'ai découvert en faisant des recherches pour mon nouveau livre que le philosophe Michel Foucault avait théorisé ce concept, sous le nom d'hétérotopie (lieu autre en grec).

Liège-Keynote-Images.017.jpegSans aller jusqu'à lui fournir un gite dans les Cévennes ou les Ardennes pour vous, laisser l'équipe aménager son espace de travail et y définir ses règles de vie ensemble est de nature à accélérer son devenir agile.

Il ne s'agit pas d'isoler l'équipe dans une bulle ni de la laisser réaliser ce qu'elle a envie. Ce n'est pas l'équipe qui définit quelle est son étoile polaire. Mais une fois qu'on s'est mis d'accord, c'est elle qui est autonome sur le comment faire. Managers, laissez-la tranquille, mettez-la en confiance et arrêtez les contrôles. Laissez la utiliser telle ou telle pratique sans lui imposer un outil particulier.

Liège-Keynote-Images.018.jpegC'est l'équipe qui choisit son chemin vers l'agilité. Chaque situation est différente et c'est en fonction de sa connaissance du contexte que l'équipe choisit. Elle peut se tromper, elle sera alors capable de bifurquer vers un nouveau chemin. Elle peut aussi choisir autre chose que l'agilité, pourquoi pas.

Si l'équipe se faisait imposer sa façon de travailler le risque de faux agile se pointerait vite. Cependant quand l'équipe est novice, elle ne dispose pas toujours des compétences lui permettant de choisir elle-même.

C'est le paradoxe du commencement agile : comment choisir sans avoir forcément les éléments permettant de faire son choix ?

C'est pourquoi il faut lui laisser un peu de temps pour réfléchir et éventuellement se faire accompagner par un coach agile, de tendance artisan de préférence. Ce temps-là je l'appelle prélude et j'en ai fait un chapitre dans la 5e édition de Scrum.

Pour finir cette partie et en écho au faux agile, on pourrait être tenté de définir ce qu'est le vrai agile. Je ne crois pas qu'on puisse définir la vraie agilité. Plutôt que de vraie agilité, je préfère parler d'agilité bonne. Dans un contexte donné, l'agilité bonne c'est la caractéristique d'une équipe qui réussit à apporter de la valeur régulièrement à ses parties prenantes.

Liège-Keynote-Images.019.jpegLa boucle de feedback, qui permet d'injecter dans le backlog les retours des parties prenantes est la clé de voûte de la philosophie agile. Si on regarde à l'intérieur de la boite, on constate que pour devenir agile rapidement, une équipe aura intérêt à s'organiser autour de rites réguliers :

  • pour définir un objectif à court terme puis revoir avec les parties prenantes le résultat
  • pour se synchroniser quotidiennement lors de la mêlée
  • pour définir elle-même une meilleure façon de travailler avec la rétrospective.

L'équipe est devenue agile, et après ? C'est déjà très bien. La première chose est de durer. J'ai vu tant d'équipes perdre leur agilité, Eh oui ce n'est pas acquis pour toujours. Il suffit de changer la composition de l'équipe pour devoir recommencer au début.

Pour faire durer et prospérer l'agilité, il est préférable d'avoir des équipes stables longtemps et d'organiser les projets autour d'une équipe plutôt que le contraire.

Méta agile

Liège-Keynote-Images.020.jpegL'agilité est un mouvement que j'ai vu naître et grandir. Comme tous les mouvements il va décliner et peut-être disparaître. Mais je ne pense pas que nous en soyons là.

D'une part, les travaux issus du domaine de la connaissance (le doux) prennent de plus en plus d'importance dans nos vies. Cela élargit le public potentiel de l'agilité. D'autre part l'agilité est un mouvement qui s'enrichit continuellement en se confrontant à d'autres disciplines ou courants de pensée. Tout ce brassage on le voit dans les conférences et vous le verrez aujourd'hui. Peut-être que le résultat de ce brassage n'est plus de l'agilité, ou alors du post-agile. Je préfère parler de méta-agile qui peut nous emmener plus loin et encore longtemps.

Agile Fluency nous donne une idée de ce que peut faire une équipe devenue agile : elle peut devenir plus agile ou pour le dire autrement devenir plus performante.

Elle progresse et obtient plus de bénéfices pour ses parties prenantes en :

  • développant ses compétences techniques, pour avoir une meilleure qualité (moins de dette technique) et être capable de livrer plus souvent
  • changeant la structure de l'organisation pour avoir des équipes maitrisant toute la chaine de valeur
  • jouant sur la culture de l'organisation pour diffuser les idées de l'agilité sur sa gouvernance. À ce stade de renforcement, très peu de monde y est arrivé.

Je connais une entreprise qui a commencé par Scrum, a gagné en technicité avec DevOps, a changé la structure de l'organisation avec le Lean startup, est passée à Kanban et est devenue une entreprise libérée. Cela leur a pris 4 ans.

Mais tout le monde n'a pas besoin d'arriver là et certains n'y arriveront jamais.

Liège-Keynote-Images.023.jpegL'agilité est une philosophie du travail qui est directement inspirée de la systémique. Elle est faite pour attaquer la complexité des systèmes qu'on trouve de plus en plus dans le domaine du doux. La permaculture est une approche systémique qui a des points communs avec l'agilité[1] et qui me semble de nature à la renforcer sur certains points (l'agilité a aussi à apporter à la permaculture).

La permaculture qui visait à l'origine la culture au sens agriculture (je fais de la permaculture dans mon jardin depuis 3 ans) s'étend aux écosystèmes humains. Une équipe agile incluant les parties prenantes qui utilisent le produit ou le service est un écosystème.

Liège-Keynote-Images.024.jpegLa permaculture vient avec 12 principes. Parmi ceux-ci on trouve commencer à petite échelle qui est tout à fait en phase avec l'agilité. Cela ressort du constat qu'il est plus facile d'ajouter à partir d'un cadre simple pour adapter à un contexte que d'essayer de réduire un cadre lourd.

Au-delà des principes de conception, la permaculture vient avec une éthique. Il n'existe pas d'éthique dans l'agilité. S'inspirer de celle de la permaculture peut nous aider à résoudre les problèmes complexes qui sont devant nous, liés au réchauffement climatique. Nous savons que le grand défi pour limiter le réchauffement est d'abord culturel, il porte sur un changement de comportement. Nous avons vu que c'était aussi la clé pour devenir agile.

Alors moi qui suis devenu grand-père depuis quelques mois, j'espère que Joseph vivra bien et je compte sur vous pour résoudre les problèmes de climat et de biodiversité qui se présentent à nous.

Nombreux d'entre vous sont aussi préoccupés par la perte de biodiversité et par le réchauffement climatique. Vous pouvez agir en tant que citoyens. Vous pouvez faire plus en tant que participants au développement de produits et services :

  • Choisissez de travailler dans des équipes et pour des organisations qui sont en phase avec vos valeurs.
  • En restant là où vous êtes, influencez les services réalisés vers vos valeurs. Vous avez ce pouvoir, en vous inspirant de l'éthique de la permaculture. Vous pouvez faire en sorte que l'impact carbone soit pris en compte dans ce que vous faites.

Liège-Keynote-Images.026.jpegPassons à une note plus légère avec le sport. Non, je ne parlerai pas de foot. On m'a prévenu que vous aviez encore le seum depuis la demi-finale de l'an dernier.

Mon sport, c'est le rugby. J'ai souvent utilisé des métaphores et des exemples issus du rugby. Aujourd'hui la veille de la finale de top 14 au stade de France, je vais simplement vous dire le slogan du Stade Toulousain qui joue demain contre Clermont au stade de France :

le jeu nous fera toujours grandir

Liège-Keynote-Images.027.jpegPour finir et en écho à la Meuse du début, voici une photo du canal de midi. C'est la que ma partance m'a conduit. Au 17e siècle, la construction du canal fut le plus grand projet de l'époque. Les problèmes complexes pour l'époque ont été abordés de façon empirique. On peut dire que le canal du midi a été construit avec une certaine agilité. Pierre-Paul Riquet avait offert des conditions de travail en avance pour l'époque aux milliers de bâtisseurs qui y ont contribué.

Autre référence à l'agilité : le canal fut mis en service par tronçons. Le canal du midi constitue un écosystème fabriqué par l'homme qui vit toujours aujourd'hui, même si sa finalité a changé, il est maintenant dédié au tourisme.

Des écosystèmes durables, c'est ce que je vous invite à construire. L'agilité peut vous y aider. Merci de votre attention.


dedikass.jpg La séance de dédicaces avec Étienne, avec la Meuse derrière nous.

Note

[1] j'ai publié une série de billets en rapport avec la permaculture et j'en parle dans la 5e édition de mon livre Scrum