Scrum Master, un bullshit job ?

Scrum Master, à la prochaine rétrospective, demande-toi et demande à l'équipe si tu es encore utile.

Scrum Master, un bullshit job ?
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Article modifié le 12 février avec l’ajout du paragraphe : Scrum Master, trop payé ? et le 6 juillet avec l’ajout des commentaires perdus dans la migration vers Hugo.

Mon fils m’a envoyé un lien vers un article qui parle des métiers que pourraient faire nos enfants car parmi eux, il y a Scrum Master.

Scrum Master, un métier d’avenir ? Encore maintenant ? Alors que j’en parle dans ce blog depuis 2006 ? Que j’en ai fait une série ? Alors que j’ai publié la première édition de mon livre Scrum il y a 10 ans ?

Je n’écoute jamais BFM ni ne lit leurs articles mais là, par curiosité, je suis quand même allé voir l’article en question et lire le dernier paragraphe qui concerne le Scrum Master. C’est mal écrit, on devine que ça a été bâclé, voyons le contenu.

Bullshit job

L’article commence par :

Les mauvaises langues parleront peut-être de “bullshit job” à propos des scrum masters.

Regardons la définition que David Graeber lui-même (c’est l’auteur du livre Bullshit Jobs) donne des boulots à la con dans Philonomist :

Ma définition est entièrement subjective : si les gens trouvent que leur boulot n’a pas de sens, que s’il disparaissait cela ne changerait rien, qu’à la limite le monde s’en porterait légèrement mieux, ça veut dire qu’ils font un job à la con.

Ce serait donc un Scrum Master lui-même qui pourrait dire qu’il fait un job à la con, ce ne sont pas les autres, mauvaises langues ou pas. Je ne sais pas si beaucoup de Scrum Masters considèrent qu’ils sont inutiles et continuent néanmoins à tenir le rôle.

Continuer dans cette situation est bien évidemment à l’opposé de l’essence de ce qu’est un Scrum Master. C’est un rôle qui évolue dans le temps, au fur et à mesure que l’équipe Scrum devient plus auto-organisée.

Si, après avoir évolué, après avoir adapté son action au contexte, un Scrum Master se rend compte qu’il n’a plus d’utilité (il est donc potentiellement dans un boulot à la con), son devoir est alors de quitter ce rôle.

L’équipe n’en a plus besoin.

Coach agile, bullshit ?

Continuons la lecture de l’article de BFM :

Selon Randstad, le scrum master est en effet un coach en méthodes agiles.

Ah. Non. Maintenant que des flopées de coaches agiles ont émergé, on sait bien que le Scrum Master n’est pas un coach agile. Ce sont deux rôles différents. Celui de Scrum Master est opérationnel, il fait partie intégrante d’une équipe et il agit dans et pour cette équipe.

Je me demande si parfois ce n’est pas le métier de coach agile qu’on pourrait qualifier de bullshit job. Je laisse les coaches agiles se poser la question de leur utilité…

Bullshit agile

Le journaliste poursuit :

Largement adoptée par les entreprises pour réduire leur temps de travail, cette méthode (Scrum) est très en vogue chez les managers.

Non, non et non. Là on est dans le bullshit total (même si réduire le temps de travail peut être interprété comme travailler moins, je ne crois pas que c’est ce qu’a voulu dire le journaliste, il a probablement voulu dire aller plus vite).

C’est ce genre de phrase qui contribue à ce que Scrum soit perçu de façon négative par les développeurs et en dehors du monde de l’entreprise.

Scrum n’est pas une méthode de management.

En fait le rôle de Scrum Master est subversif pour les managers qui sont restés dans leur ancien modèle. S’il ne l’est pas, il y a des chances que l’équipe dans laquelle il se trouve soit dans le faux-agile, c’est-à-dire le maintien des vieilles habitudes de management avec juste un zeste de pratiques ou de jargon (comme le sprint) associés à l’agilité.

Scrum master, un job à valeur sociale

Voici la fin de l’interview de David Graeber sur Philonomist (partie réservée aux abonnés) :

Ce serait peut-être ça le nouveau paradigme de la valeur sociale : prendre soin les uns des autres de sorte que chacun soit plus libre, profite de la vie, jouisse de la liberté et occupe agréablement ses loisirs. Je vous assure que la société serait bien plus saine sur le plan psychologique et durable sur le plan écologique.

Et si c’était une bonne définition pour le rôle de Scrum Master : faire s’épanouir et fructifier la valeur sociale de son équipe ?

Un Scrum Master prend soin des membres de l’équipe, protège l’équipe pour que chacun se sente plus libre, incite à la liberté en favorisant l’auto-organisation et pousse à faire régulièrement des fêtes ensemble.

Voyez ce que fait le Scrum Master dans le dessin d’Étienne illustrant le rôle dans L’art de devenir une équipe agile :

  • il protège (d’une partie prenante),
  • il prend soin (des personnes en conflit ou en difficulté) et
  • il célèbre en commun.

Un aperçu de son job à valeur sociale.

Scrum Master, trop payé ?

Il y a un point mentionné dans l’article BFM qui pousse à considérer que Scrum Master est un boulot à la con. C’est le constat que ce soit très bien payé.

En effet, le sous-titre de l’article de David Graeber est :

Il y a une relation inverse entre le montant du salaire et l’utilité du boulot.

Je ne vois pas de raison à ce qu’un Scrum Master soit mieux payé qu’un développeur de son équipe, à expérience égale. C’est probablement un effet pervers des certifications à la con. Et malheureusement, le fait pour certain·es d’avoir une certification et d’être bien payé, ça va les pousser à s’accrocher à leur rôle alors que celui-ci n’est plus utile, et qu’il est donc devenu un job à la con.

Scrum Master, à la prochaine rétrospective, demandez-vous et demandez à l’équipe si vous êtes encore utile.

Commentaires

Ces commentaires ont été faits quand mon blog était encore sous Dotclear.

Jean-Pierre Lambert

Merci Claude pour cet article ! Oui, tu fais bien le tour de la question de la perception du rôle de Scrum Master par des journalistes qui n’y connaissent pas grand chose. Ce n’est malheureusement pas le premier article à tenir ce genre de propos.

On a encore beaucoup à évangéliser une fois sorti de notre monde de l’informatique…

Elie

Bonjour Claude, excellent article de votre part. Etant moi-même coach agile, je me pose régulièrement la question du coach agile = bullshit job. Je ne crois pas que ce soit complètement inutile à l’heure actuelle, mais je préférerais que ce le soit.

Certaines équipes attendent des réponses de notre part qu’ils pourraient tout à fait trouver eux-mêmes. Ou alors, ils ont déjà la réponse à leurs questions, mais tant que ce n’est pas un coach qui valide leur raisonnement, ils ne se lancent pas. J’essaie de limiter le plus possible mes interventions à essayer de remettre sur les rails les personnes ou équipes qui s’égarent complètement. Je ne sais pas si c’est la chose à faire, mais je trouve que c’est sans doute la meilleure utilité qu’on puisse avoir : faire en sorte que les principes et valeurs de l’agilité ne soient pas dénaturées, à une maille d’abstraction différente de celle des SM.

Dans un monde idéal, j’aurais tendance à penser qu’il ne faudrait plus qu’il y ait de coachs agiles (ou coachs en agilité). Mais ce que vous dites sur l’effet pervers des certifications s’applique aussi, malheureusement, aux coachs, et surtout maintenant que certain(s) framework(s) ont des certifications pour des exécutifs, têtes de pont de transformation et autres consultants en stratégie (on parle même d’Agile PMO maintenant). Cela semble conférer à certains un statut dans l’entreprise qui va au-delà du simple rôle de coaching et de facilitation. Le nombre de coachs devrait donc, à mon avis, continuer à exploser …

Winael

Merci Claude pour cet article (et d’ailleurs aussi pour le livre Scrum).

Je rejoins l’avis de Jean-Pierre. Malheureusement, pour quelqu’un d’extérieur, le rôle de Scrum Master (qui n’est pas un métier) étant peu connu et étrange (ça ne rentre pas dans le normalisme du management d’entreprise traditionnel) ou de coach Agile d’ailleurs (je considère que c’est d’ailleurs un peu des rôles similaires, la différence étant que Scrum Master est un rôle défini pour un cadre de processus donné, un coach Agile étant plus agnostique, certains pouvant avoir des missions purement opérationnelles avec des équipes ayant fait le choix de choisir un autre cadre que Scrum), est souvent perçu comme un animateur de club de vacances mais pour l’entreprise. “Alors pourquoi le payer autant, alors qu’il y a beaucoup à faire pour mettre en place un management respectant plus l’individu ? C’est vraiment un bullshit job qui ne sert à rien !”, le tout dit sur un air bien condescendant. (Bon c’est vrai qu’on se demande parfois à quoi servent certains “coachs certifiés” rebrandés par certaines ESN peu scrupuleuses).

Malheureusement l’impact médiatique de l’Agilité est bien faible (à tel point que des rapprochement Godwinesques sont fait entre notre démarche intellectuelle et sociétale et des mouvements politiques ayant marqué l’Histoire par leur ignominie dans des journaux très Mainstream (Libération de mémoire)). Donc en dehors de notre petit monde, personne finalement ne connait véritablement l’Agilité et Scrum.

Peut-être que l’évangélisation mainstream pourrait commencer d’ailleurs au niveaux des syndicats de travailleurs, afin d’en faire nos porte-paroles en quelques sortes, et aussi faciliter notre approche par leur influence au sein des entreprises, et que les métiers d’accompagnement des équipes ne soient plus perçus comme bullshit jobs, mais au contraire comme vrais métiers à valeur sociale ajoutée.

Maxime BLANC

Ce que je vois surtout, c’est que le métier est encore trop mal connu aujourd’hui, et compliqué à expliquer à des personnes qui ne connaissent qu’un contexte hiérarchique, pyramidal.

Personnellement, quand je dois expliquer mon métier, je demande à la personne en face si ou elle a du temps, car j’ai beaucoup de mal a le définir, sans définir le cadre qu’il y a autour et donc la nécessité de ce rôle de Scrum Master .

Je rejoins Jean-Pierre Lambert sur le fait qu’il faudrait effectivement mieux faire connaitre l’agilité, que ce n’est pas juste une mode ou réservée à de grandes entreprises qui ont les moyens de payer des gens qui ne produisent rien. Même si je ne me fais pas trop de soucis de ce côté-là. Globalement, les personnes que je connais qui sont passées à l’agilité, ne souhaitent pas revenir à un mode de fonctionnement “classique”. Je me dis donc qu’avec le temps, l’agilité finira par devenir la norme.