La préface de Rupture Douce tome 07

Le tome 7 de cet ouvrage collectif sur l'atterrissage post-pandémie vient de sortir

La préface de Rupture Douce tome 07

Pour ce tome 7 de Rupture douce, Laurent Sarrazin a invité les auteur·es à raconter leur rétro-confinement.

Voici la préface que j’ai écrite pour ce beau livre collectif.

Son but est d’expliquer ce truc — la rétro-confinement — lancé par l’agilité radicale il y a maintenant presqu’un an. Et de donner envie de lire les belles histoires du livre.

Parfois tristes, souvent émouvantes, toujours sincères.


La rétro-confinement, qu’es aquò ?

Inception

C’était le 3 avril 2020, en plein dans le premier confinement. Je découvre l’article de Bruno Latour : Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise.

Je le lis avec un grand intérêt et aussitôt je le propose, sur le discord Agile Toulouse, pour le klub du jeudi — une activité hebdomadaire qui a émergé, comme tant d’autres, au début du confinement, pour compléter le klub de lecture mensuel. En fait c’est plus qu’un article : à la fin, on trouve six questions, qui ne forment pas un questionnaire mais une aide au discernement par une auto-description de sa situation.

Jean-Pascal, toujours à l’affût, rebondit aussitôt sur les questions et les modélise dans un impact mapping à sa façon. Nous collaborons sur Miro pour améliorer la carte obtenue par ce que nous appelons alors la rétro-confinement. Le 7 avril, après un vote serré, l’article est retenu pour le klub du 9. Pour encourager les lecteurs je publie sur mon blog le premier article sur la rétro-confinement.

Le jeudi, les échanges avec les participant·es au klub portent beaucoup sur cette rétrospective particulière et nous poussent à continuer sur le sujet, Anthony, Jean-Pascal et moi.

La semaine d’après, nous prenons plusieurs créneaux pour mettre en pratique ensemble. Nous expérimentons la rétroconf sur le klub de lecture lui-même. Nous y décelons très vite un gros potentiel en cette période confinée. Cette même semaine, Benjamin me demande si je veux bien être keynote speaker pour la conférence Agile en ligne prévue à la fin du mois. En réponse, je lui propose de présenter la rétroconf avec Jean-Pascal et Anthony.

Finalement notre présentation s’appellera :

Le confinement, une opportunité pour bifurquer vers une agilité radicale.

Radicale car, portés par la réflexion sur les valeurs, nous y insérons tout à la fin un slide qui propose d’étendre le Manifeste Agile. L’agilité radicale était née, une aventure collective qui nous a beaucoup occupés depuis.

Avec la fin du confinement en mai, la rétro-confinement a quelque peu disparu des radars. Nous sommes particulièrement heureux qu’elle — mais pas le reconfinement, hein ! — revienne, grâce à l’éclairage inespéré donné par ce Rupture Douce.

Résonance

On l’a vu à la réaction rapide de Jean-Pascal, les 6 questions de Latour ont résonné en nous et nous ont immédiatement donné envie de les transformer en un outil de rétrospective. Avec Anthony, nous avons eu tout de suite envie de l’essayer. L’idée, comme dans une rétrospective agile, est de s’appuyer sur le passé pour préparer le futur.

Bruno Latour ne propose pas de solution. Comme il a dit dans son webinar de mai :

“Pour ma part, plus j’avance et moins je sais apprendre aux autres comment faire. Mon boulot c’est de poser des questions”.

Pour cela, il suggère d’abord une réflexion individuelle avant de combiner les réponses pour les agréger dans un groupe. Cette séquence se pratique fréquemment en rétrospective. Nous y avons ajouté un cadre léger et, pour tenir compte de la créativité des agilistes confinés, nous avons inclus une question sur les activités ayant émergé grâce au télétravail.

Enfin, on peut voir dans le choc de la pandémie une rupture propice à faire bouger les lignes. Des pratiques qu’on disait impraticables, comme le télétravail, sont devenues du jour au lendemain la norme. Cela nous a incités à penser que c’était le moment opportun pour affirmer notre intention sur l’atterrissage de l’agilité après la pandémie.

Atterrissage

Où atterrir ? C’est la question que pose Bruno Latour.

Bien sûr nous n’avons pas la prétention d’avoir une portée aussi vaste que celle de Bruno Latour. Nous allons rester dans notre domaine, l’agilité, qui a tout de même une place significative. Nous pensons que de nombreux produits et services sont développés avec en tête, si ce n’est plus, l’agilité. Non seulement une réflexion à la Latour pourrait à nos yeux permettre de réduire le faux-agile, mais elle pourrait aller jusqu’à contester, pourquoi pas, ce qui est produit par l’équipe agile. Les produits et services ont une influence sur la vie des gens. Avoir une influence sur ces produits et services peut changer l’endroit où atterrir. C’est en tout cas la conviction que nous avons.

L’agilité est un outil. Nous pensons que cet outil peut nous aider à définir où atterrir. Nous souhaitons que ce soit du côté du social et de la défense du vivant.

Mais comme le fait remarquer Latour dans son article, les globalisateurs sont déjà à l’œuvre pour aller encore plus loin et plus vite dans leur projet désastreux pour le climat et la biodiversité. À notre petite échelle, nous nous retrouvons dans cette lutte contre le productivisme extractiviste.

Par exemple, l’agilité est concernée par la voie que prennent les propriétaires des outils qui nous permettent de travailler à distance, les GAFAM et Zoom dont on sait qu’ils ont connu une forte progression en 2020. La rétro-confinement est, entre autres et surtout dans l’agilité comme outil du numérique, une incitation à se poser la question de la place des technologies dans l’atterrissage que nous voulons.

Donation

Nous avons découvert récemment que l’agilité pouvait être considérée comme une extension du domaine du don, en constatant que les agilistes ont une tendance naturelle à donner.

Avant de revenir à cette donation pour Rupture Douce, écoutons encore Bruno Latour :

Comme il est toujours bon de lier un argument à des exercices pratiques, proposons aux lecteurs d’essayer de répondre à ce petit inventaire. Il sera d’autant plus utile qu’il portera sur une expérience personnelle directement vécue. Il ne s’agit pas seulement d’exprimer une opinion qui vous viendrait à l’esprit, mais de décrire une situation et peut-être de la prolonger par une petite enquête.

Décrire une situation, c’est tout à fait ce que font les auteur·es de Rupture Douce.

Leurs récits nous font découvrir des histoires authentiques, simultanées et pourtant bien différentes, sur ce que le confinement a changé pour eux. L’impact sur leurs vies et leurs interactions, leurs succès, leurs échecs, c’est un don qu’ils nous font pour que ces apprentissages puissent nous inspirer, nous aider, tout simplement, sans artifice, en échange de rien d’autre qu’un temps de lecture.

Leur exemple devrait vous inciter à vous poser la question de votre atterrissage. Pour passer de la réflexion individuelle à celle collective, Bruno poursuit :

C’est seulement par la suite, si vous vous donnez les moyens de combiner les réponses pour composer le paysage créé par la superposition des descriptions, que vous déboucherez sur une expression politique incarnée et concrète — mais pas avant.

La rétro-confinement — à son modeste niveau — intègre par construction cette dimension collective et quelques unes des histoires la racontent.

Ces archipels d’initiatives individuelles ou d’équipes ou de collectifs constituent ce tome 7 de Rupture Douce qui, finalement, est d’abord un recueil de belles histoires qu’on a plaisir à lire et qui donnent envie d’agir ensemble pour éviter de subir des ruptures plus dures.


Rupture Douce #07 est disponible depuis le 4 mars, il contient 25 histoires et des beaux dessins !

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