L'agilité, un outil convivial

L'outil convivial est celui qui me laisse la plus grande latitude et le plus grand pouvoir de modifier le monde au gré de mon intention - Illich

L'agilité, un outil convivial

Quand on est allé à des conférences agiles ou qu’on a participé à un Agile Games France — le Graal — je pense qu’on associe sans problème l’adjectif convivial à l’agilité.

Même en restant avec son équipe, la pratique courante de la célébration à la fin d’un sprint donne une touche conviviale.

Cependant, mon utilisation de convivial, associée au mot outil, ne vient pas de là. Elle a pour origine un livre de 1973 :

La convivialité, d’Ivan Illich

Avec le confinement, on a beaucoup parlé de convivialité, que certains ont expérimentée sous des formes nouvelles. On a même fait des conférences en ligne et des célébrations à distance.

Pendant cette période, le nom d’Ivan Illich a été parfois évoqué, comme source d’inspiration des philosophes et penseurs préconisant de profiter de ce moment pour en finir avec le productivisme.

Le Philosophie Magazine de juillet a inséré dans son cahier central un extrait de La convivialité. Je l’ai lu avec intérêt ; comme il présente des notions qui me paraissent d’actualité, je vais les décliner dans la suite de l’article, en questionnant leur pertinence pour l’agilité d’aujourd’hui.

L’agilité est un outil

Illich emploie le terme d’outil dans un sens très large ; c’est tout ce qui permet de :

… réaliser une tâche spécifique, c’est-à-dire mis au service d’une intentionnalité

Tout objet pris comme moyen d’une fin devient un outil.

Cela va d’un balai à l’école. En passant donc par l’agilité.

L’outil juste

Illich constate (déjà) l’échec de l’entreprise moderne, qui essaie de substituer la machine à l’homme.

Il propose une radicale volte-face en définissant l’outil juste comme :

  • ne dégradant pas l’autonomie personnelle,
  • ne créant pas de relation maîtres esclaves,
  • élargissant le rayon d’action personnel.

L’agilité répond bien à ses trois critères, qui sont au coeur des principes.

Petite échelle

La personne, la cellule de base conjuguent de façon optimale l’efficacité et l’autonomie ; c’est seulement à leur échelle que se déterminera le besoin humain dont la production sociale est réalisable.
— Ivan Illich

On remplace cellule de base par équipe, et on a la bonne échelle pour l’agilité.

Le bien

Illich critique l’utilitarisme et le consumérisme qui en découle :

Une société qui définit le bien comme la satisfaction maximale du plus grand nombre de gens par la plus grande consommation de biens et de services mutile de façon intolérable l’autonomie de la personne.

L’agilité prône la simplicité bien sûr, mais c’est surtout l’implication des utilisateurs qui va leur permettre de définir ce qui est bien pour eux, plutôt que de se le faire imposer.

Le bien est la capacité de chacun à façonner son propre avenir.

La convivialité comme l’inverse de la productivité industrielle

Illich l’énonce clairement :

J’entends par convivialité l’inverse de la productivité industrielle

Passer de la productivité à la convivialité, c’est substituer à une valeur technique une valeur éthique

La productivité se mesure en termes d’avoir, la convivialité en termes d’être

Je pourrais faire miennes ces phrases en remplaçant convivialité par agilité, dans un contexte qui va bien.

Pendant le confinement, je citais Bruno Latour qui mettait en garde contre le retour du productivisme (la recherche de la productivité).

En tout cas, mon ressenti est que l’agilité est une forme de convivialité au sens d’Illich ; c’est un outil convivial par essence.

Le faux convivial

Mais Illich alerte contre le risque qu’un outil convivial soit mal utilisé quand :

la fonction est dénaturée par une fausse extension de son champ d’action

Cela arrive à l’agilité quand on l’utilise pour faire du productivisme industriel. C’est ce qu’on appelle le faux agile.

Radical

Ivan Illich utilise plusieurs fois le mot radical dans son essai qui, je le rappelle, a été écrit en 1973.

Après la tendresse et la lenteur, la convivialité apparait comme un principe de l'agilité radicale.

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